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Décembre 2014 - Mars 2016 - La numérisation sur l'Archéophone des dictabelts du procès de Rivonia



Le Dictabelt, cylindre souple de vinyle tendu autour de deux rouleaux mis en rotation dans un appareil de lecture spécial, est l'une des dernières survivances du cylindre phonographique. Ce support sonore a été communément employé aux Etats-Unis et ailleurs, entre 1947 et la fin des années 1970. Parmi les applications les plus connues, au coeur de la guerre froide, de ce curieux cylindre souple, on peut citer les enregistrements des conversations téléphoniques du Président Kennedy, ceux de la voix d'Agatha Christie, dictant intégralement l'un de ses derniers romans, ou encore le fameux enregistrement du procès de Rivonia (1963-1964). Repère emblématique dans l'histoire de la lutte sud-africaine pour la liberté, il s'agit du procès à l'issue duquel Nelson Mandela, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Denis Goldberg, Andrew Mlangeni et Ahmed Kathrada, reconnus coupables de tentatives de coup d'état, ont été condamnés à la prison à vie. Ce procès n'a pas produit de registre d'audience : les conversations n'étaient pas sténographiées, au lieu de quoi il a fait l'objet d'un enregistrement en continu sur 591 dictabelts. Ceux-ci ont été inscrits au registre Mémoire du Monde de l'UNESCO en décembre 2006. Ces documents précieux ont été confiés à l'Institut national de l'audiovisuel (Ina) en octobre 2014 par les archives nationales d'Afrique du sud (NARSSA), où ils sont retournés en avril 2016.


Ingénieur d'études, membre depuis 2010 du Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA UMR CNRS 5190), et inventeur en 1998 de l'Archéophone, initialement destiné à la seule lecture des anciens cylindres phonographiques de cire ou de celluloïd, j'ai pu avec cet appareil lire et numériser, entre fin 2014 et début 2016, l'intégralité des dictabelts du procès de Rivonia. Ce travail de numérisation puis de montage des 230 heures d'enregistrement s'est déroulé sur un peu plus de 15 mois. Ma compétence reconnue dans la sauvegarde des cylindres de cire, et plus largement dans la récupération de supports sonores difficiles à lire, a permis la conclusion d'un marché entre l'ina et le LARHRA en novembre 2014, afin de réaliser la numérisation des dictabelts de Rivonia dans les meilleures conditions techniques. À l'Ina, Brice Amouroux a assuré la coordination du projet, tandis que Patrick Louvet, expert Ina sur les supports sonores rares, a conduit le contrôle qualité de la production numérisée.

Il est utile de noter que parmi les 591 dictabelts de la collection, les sept enregistrés par Nelson Mandela lui-même (déposition à la barre des accusés, 20 avril 1964), avaient déjà été numérisés en 2001 à Londres, à la British Library avec des méthodes à la fois raffinées et rustiques. Parmi les moyens alors rassemblés, on notera l'emploi d'un ancien lecteur dictabelt portable subtilement motorisé pour l'occasion et posé sur une plaque chauffante de laboratoire dans le but de lisser les pliures des dictabelts en rotation et de permettre ainsi une lecture avec un minimum de sauts de piste... De fait, deux de ces sept dictabelts, peut-être à cause de ces manipulations, sont endommagés : ils portent de sévères rayures qui n'ont pas leur équivalent dans le reste de la collection, et qui résultent typiquement de mauvaises manipulations sur un appareil d'époque.

S'il est possible de relire correctement quelques dictabelts avec des machines anciennes, la fiabilité pour la lecture d'archives nombreuses ou sensibles est compromise. Après la réalisation d'un premier prototype de mandrin dictabelt en 2007, j'ai développé en 2013 un mandrin à diamètre ajustable conçu pour permettre la lecture des dictabelts sur l'archéophone. Dans ce dernier procédé, la tension exercée par les mors du mandrin s'applique sur toute la surface du dictabelt et permet de réduire efficacement les incidences négatives des pliures, sans écrasement mécanique ou déformation du support, sans chauffe pour ramollir ou détendre le vinyle : en somme, le document n?est pas déterioré à la lecture.

Comme premier auditeur de l'ensemble de ces enregistrements, j'ai vécu chaque minute du procès de Rivonia, ou du moins de ce qu'il en reste : en tendant l'oreille pour l'écoute de ces dialogues en langue anglaise, et en vérifiant à chaque instant la lente progression de la lecture, répétée le cas échéant, jusqu'à l'obtention du meilleur résultat. Assurément, l'expérience était singulière. De prime abord, ce procès ressemble à beaucoup d'autres, et l'on n'est pas surpris en découvrant la voix profonde et toujours calme du juge Quartus de Wet (1899-1980), qui s'exprime fort peu, très différente de la voix de l'avocat général Percy Yutar (1911-2002) que l'on entend à chaque instant au cours d'interrogatoires interminables, avec une montée chromatique systématiquement exagérée à la fin de chaque question. En fait l'émotion est partout dans cette audition, à chaque nouvelle voix découverte, notamment celles des nombreux témoins de second rang : certains sont absolument terrorisés. Mais en écoutant les voix des principaux accusés de ce procès, leurs réponses patientes, leurs déclarations solennelles, le soutien qu'ils se portent mutuellement, on sent réellement comment, toutes ensembles, ces voix ont transformé ce procès en une tribune pour l'égalité. En particulier, on pourrait énumérer les occurrences nombreuses d'une phrase comme "I am not prepared to disclose any of my friends" ["je ne suis prêt à exposer aucun de mes amis"], prononcée by Ahmed Kathrada, par Walter Sisulu et par les autres, pour prouver une fois de plus, avec la puissance des voix elles-mêmes cette fois-ci, la force et la valeur de personnages exceptionnels.

Ces enregistrements ne nous livrent pas le verdict final. Des sessions complètes, matins et après-midis, sont enregistrées quotidiennement, en continu, par deux appareils correctement relayés, mais ce n'est pas une captation complète du procès. La dernière prise date en effet du 18 mai 1964, soit quelques semaines avant le rendu final du verdict (12 juin 1964). Les dictabelts de Rivonia ne sont d'ailleurs pas abrités dans leurs huit albums dans un ordre chronologique strict, et l'ensemble de la collection fait plutôt penser à un dossier ajouté aux pièces à charge. On n'entendra pas non plus la séance d'ouverture : ni " Oyez ! oyez ! ", ni aucune autre interjection propre à évoquer une quelconque solennité, mais à la place, des tests de microphone, des bruits d'ambiance : bruits de strapontins ou de portes battantes, bruits de chaises lorsque chacun se lève. Officiellement, le procès débute le 26 novembre 1963, mais le tout premier enregistrement date du 29, et débute par un débat en cours sur la possibilité d'annulation de la procédure de mise en accusation.

Malgré la présence de crépitements et autres altérations que les auditeurs de vinyle connaissent bien, la collection toute entière est déjà parfaitement audible. Elle reste néanmoins à être perfectionnée, ce travail en cours étant assuré par l'équipe de Vincent Fromont, responsable à l'Ina des restaurations audio. Une fois ce travail terminé, une copie complète de l'ensemble sera localement accessible aux chercheurs de toutes disciplines, à l'Ina-THEQUE. De son côté, l'Afrique du Sud aura bien sûr la liberté de diffuser et donner une visibilité totale à ce monument de son histoire.
Henri Chamoux
17 mars 2016
Voir aussi :
    Articles :
- L'homme qui a numérisé le procès de Mandela (Philippe Nessmann, CNRS Le Journal, n°285, été 2016, p. 12)
- Les archives sonores du procès de Mandela partent en Afrique du Sud avec Zuma (Laurent Philippi, geopolis.francetvinfo.fr, 12 juillet 2016)
- La France offre à l’Afrique du Sud les archives numérisées du procès Mandela ( Amaury Hauchard, Le Monde, 11 juillet 2016)
- La machine qui a redonné vie à la voix de Mandela (Philippe Nessmann, CNRS Le Journal, 10 mai 2016)
- Procès Mandela : les archives sonores numérisées grâce aux travaux du LARHRA...et à l'archéophone (ENS de Lyon, Zoom sur..., 1er avril 2016)
- Procès Mandela : les archives sonores numérisées (INSHS, Vie des laboratoires, 31 mars 2016)
- Remise des enregistrements sonores numérisés du procès de Rivonia à l'Afrique du Sud (Ambassade de France à Pretoria, 17 mars 2016)
- Focus sur une recherche : l'Archéophone, de Birmarck à Mandela, Lettre du LARHRA, n° 11, janvier 2015, p. 9.
- Remise des enregistrements du procès de Rivonia au gouvernement français (Ambassade de France à Pretoria, 10 octobre 2014)
    Vidéos et podcasts :

- Procès Mandela en Afrique du Sud : les archives sonores numérisées (audio, Nicolas Champeaux, RFI, 26 février 2016. Également en rediffusion ici, 12 juillet 2016)
- Mandela et les autres : les archives du procès Rivonia (audio, Nicolas Champeaux, RFI, 16 mars 2016)
- Rivonia trial tapes digitized (video, Minister Nathi Mthethwa, Laurent Vallet, SABC Digital News, 17 mars 2016)
- La numérisation sur l'Archéophone des dictabelts du procès de Rivonia (video, Roddy Cunningham, 2015)
- Pour l'histoire : le procès de Mandela et des leaders de l'ANC numérisé (video, Franck Podguszer, INA, 2015)
- Le Dictabelt, support d'enregistrement audio des années 1950 (video, Henri Chamoux, Patrick Louvet, Amédiart, 2014)


Articles en langue anglaise à découvrir ici

Extraits sonores :
Un exemple parmi les difficultés rencontrées à la lecture

Parmi les différents accidents rencontrés au cours de la lecture des dictabelts de Rivonia, le plus courant est l'affaiblissement, et même parfois la disparition du signal, du fait d'un mauvais suivi par la pointe de sillons trop étroits ou abîmés : la voix de l'orateur disparaît par moments, et tout autre essai de relecture du même passage, avec différents diamants, présente le même défaut au même endroit. Une lecture inversée, c'est-à-dire en commencant par la fin, suivie d'une inversion, faite numériquement, du fichier audio, donne en général de bons résultats. Un exemple sonore offre ici deux auditions du même fragment de 15 secondes lu à l'endroit puis à l'envers.

Quelques extraits sonores (sons non restaurés)

- Circonstances de la prise de parole par Nelson Mandela (20 avril 1964) : dernières remarques en introduction, par Bram Fisher, avocat de la défense ; quelques mots par Nelson Mandela, interrompus par une intervention de l'avocat général Percy Yutar, réponse du juge Quartus de Wet, début de la déposition de Nelson Mandela depuis le banc des accusés.
Pour écouter

- Nelson Mandela énumère les noms de chefs d'état qui l'ont reçu lors de son tour d'Afrique en tant que délégué de l'ANC. Cette sortie sans permis du territoire d'Afrique du Sud est la principale raison de la peine de cinq ans qu'il est alors en train de purger lors du procès de Rivonia.
Pour écouter

- Se défendant de toute affiliation au communisme, Nelson Mandela évoque sa vénération pour la Magna Carta (1215), la Petition of Right (Pétition des droits, 1628), le Bill of Rights (la Déclaration des droits, 1689), ainsi que son grand respect et son admiration pour les institutions les plus démocratiques (20 avril 1964).
Pour écouter

- Derniers mots de la déposition de Nelson Mandela : "During my lifetime I have dedicated myself to this struggle of the African people. I have fought against white domination, and I have fought against black domination. I have cherished the ideal of a democratic and free society in which all persons live together in harmony and with equal opportunities. It is an ideal which I hope to live for and to achieve. But if needs be, it is an ideal for which I am prepared to die." (20 avril 1964).
Pour écouter

- Walter Sisulu évoque ses voyages en Europe de l'Est ainsi que le rôle de l'ANC (20 avril 1964).
Pour écouter

- Ahmed Kathrada évoque ses voyages en Europe et sa visite du camp d'Auschwitz (26 avril 1964).
Pour écouter


Les dictabelts en quelques images


Quelques dictabelts avec un mandrin dictabelt de l'Archéophone (2013)


Quelques dictabelts de Rivonia extraits de leur enveloppe (photo HC)


Vue fortement grossie du sillon rayé d'un dictabelt du 20 avril 1964 (photo HC)


Détail d'un dictabelt rouge du procès de Rivonia (photo HC)


B.D.A. : la voix de ceux que l'on croyait muets ! Mandela, graff de KoolG, Arcueil, 1997 (photo HC, 2016).

  


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